Dysphonie (partie 1)

Ce qui devait arriver arriva. Il n’aura donc fallu que 3 générations. Même si je savais que la technologie évoluait très rapidement, je ne me doutais pas que Mère Nature en ferait de même. Et surtout, je ne pensais pas être toujours vivant pour voir cette décadence.

A mon époque, on ne pensait pas que la technologie aboutirait à cela. Et pourtant, nous aurions dû le voir venir. Les réseaux sociaux faisaient la part belle à l’écriture. Plus le temps passait et plus les gens s’écrivaient. Les appels étaient remplacés par les sms et les mails. À défaut de se déplacer pour voir par eux-mêmes, les gens utilisaient Internet et envoyaient des mails pour obtenir des renseignements. Les smartphones n’ont rien fait pour améliorer ça. Au contraire, ils ont  aggravé la situation. Désormais les mails et les réseaux sociaux étaient disponibles dans notre poche. Comme si cela ne suffisait pas, les industries créaient des besoins dont nous allions devenir dépendants. Les tablettes ont ainsi vu le jour. L’excentrisme du monde a ensuite créé la phablette, enfant hybride issu de la relation entre le smartphone et la tablette. L’homme devenait de plus en plus dépendant de ses gadgets dont le monde pouvait amplement se passer. Symbole de l’avilissement de l’homme, tels des prisonniers, nous avons accroché ces montres smartphones à nos poignets. Pour rester « connectés », comme aimaient le dire les médias. Connectés à quoi ? Je me le demande toujours.

Je pensais que le monde ne pouvait devenir plus individualiste, et chaque jour que je vivais me prouvait le contraire. D’ailleurs, il me le prouve toujours. Nous sommes devenus des objets, des esclaves, en quelque sorte. Je repense ainsi aux films de ma jeunesse ; Matrix, I, robot, Terminator. Ils n’avaient tort que sur une seule chose : la forme que prendrait la machine qui nous gouvernerait. Au lieu d’essayer de tisser des liens avec les autres, l’Homme se recroquevillait sur lui. Il se réveillait smartphone, mangeait smartphone, travaillait smartphone et dormait smartphone. Le papier était peu à peu délaissé, les échanges verbaux peu à peu saturés de silence.

Les plus connectés étaient sans surprise les plus riches. La technologie venait de créer une nouvelle source d’envie, de différence. C’est donc à mon époque que le clivage a réellement commencé. Moins brutal qu’aujourd’hui, certes, nous n’en sommes pas pour autant moins responsables. Le smartphone et ses congénères devinrent très rapidement objet à batailles, vols, haines et autres vices. Les fabricants de contrefaçons ne perdirent pas une seconde et s’engouffrèrent dans la brèche sans se faire prier. Les gens en manque de reconnaissance qui n’avaient pas les moyens de dépenser un millier d’euros pour ces nouveaux bijoux s’arrachaient les répliques. Comme tout objet de désir, cette famille technologique possédait sa filière parallèle.

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Mais la descente aux enfers ne s’arrêtait pas là. Afin de s’obscurcir un peu plus la vue, l’Homme s’est mis à fabriquer des lunettes connectées à réalité augmentée. Ni plus ni moins qu’un smartphone à branches, elles ont ainsi servi d’œillères. Mais elles posaient un problème : pourquoi avoir des lunettes smartphone si nous sommes toujours obligés de sortir notre appareil pour écrire ? La Silicon Valley avait une solution à ce problème, des gants possédant des capteurs afin de pouvoir taper sur un clavier virtuel visible seulement à travers les lunettes. Alors, en attendant le métro, les gens pouvaient toujours parvenir à leurs mails, regarder leurs émissions préférées ou bien lire les journaux et ainsi éviter les autres sans même avoir besoin de quoi que ce soit d’autre que des lunettes. Mais avec l’apparition de cet objet, le clivage était devenu réellement visible. Les riches, ou les personnes ayant pu économiser assez pour s’offrir ce gadget, devenaient de plus en plus la cible de violences. Afin d’enrayer ce phénomène, le scannage rétinien devint une technologie de base. Et si le mauvais œil était présenté, la rétine était endommagée. Ce cirque a ainsi duré plusieurs années. Le nombre de mal voyants n’a bien évidemment pas cessé de croître durant tout ce temps. Certains se pensaient plus forts pour déjouer la machine. Malheureusement pour eux, ils ont appris que non à leurs dépens.

En 2020 je suis devenu père et craignait alors pour la vie que je réservais à mon fils dans un tel monde. Sans le savoir, les enfants peuvent être ingrats. Il me demandait constamment les derniers gadgets à la mode. Nous n’étions pas miséreux mais nous ne roulions pas sur l’or. De ce fait, je passais forcément pour le mauvais bougre à chaque fois que je lui refusais quelque chose. Si seulement il avait connu mon époque, il aurait sûrement compris mes réactions.

Je pense qu’il est temps que j’aborde le sujet de sa mère. A l’époque, les lunettes à réalité augmentée étaient en plein essor. Ma femme, friande de tous ces gadgets, aimait  se promener avec pour être informée en temps et en heure, la première si elle le pouvait, de la dernière actualité politique. Journaliste de son état, elle n’avait pas le choix. Mais ce n’était pas pour autant qu’elle n’aimait pas ça.

Un soir, alors qu’elle rentrait un peu plus tard que d’habitude du travail, elle avait conservé ses lunettes afin de pouvoir communiquer avec ses collègues, en plein bouclage d’un numéro spécial sur une grande affaire de corruption. Grâce à ses gants reliés par Bluetooth à ses lunettes, elle communiquait ainsi avec eux pour être sûre du résultat. Malheureusement, pendant qu’elle s’affairait à taper sur son clavier virtuel la suite de syllabes nécessaires, elle ne put apercevoir les deux individus se rapprocher d’elle. Lorsqu’elle les vit, il était trop tard. Le premier lui attrapa les mains afin de l’empêcher d’écrire pendant que le deuxième lui enlevait ses lunettes. Lorsqu’il les mises, le scanner de rétine s’enclencha. Ne reconnaissant pas l’œil de ma femme, l’engin avait alors flashé les yeux de l’hôte afin d’endommager à jamais la rétine. Surpris par le cri de son comparse, le premier individu avait jeté ma femme contre le mur et s’était dirigé vers le deuxième malfrat, effondré au sol. Lorsque ce dernier lui avait dit qu’il ne distinguait plus que des formes floues, le deuxième homme s’était emparé du couteau caché sous son T-shirt et s’était dirigé vers ma femme, à demi inconsciente, suivi par son comparse qui rampait sur le sol en direction des formes floues et des cris. Plusieurs dizaines de minutes plus tard, la police arrivait sur les lieux du crime et retrouvait le corps inanimé de ma femme, lardé de 23 coups de couteaux et les yeux crevés.

Depuis le jour où j’ai annoncé à mon fils que sa mère était morte, il n’a plus jamais été le même. Implicitement, il s’était juré que personne d’autre n’aurait à subir ce que notre famille avait subi. Pour ce faire, il lui fallait tout faire pour améliorer la technologie des lunettes smartphone afin qu’on ne puisse plus jamais distinguer quelqu’un qui en porte et quelqu’un qui en est dépourvu. Il est donc devenu ingénieur en nouvelles technologies et a créé sa propre société, Cobalt, devenue leader du marché en à peine 5 ans. S’en étant toujours voulu de n’avoir rien pu faire lors de la mort de sa mère, il avait également fait évoluer son entreprise dans les technologies pharmaceutiques et chirurgicales. Il pouvait alors savoir exactement comment le corps humain réagissait à ses produits et ainsi comment les adapter sans endommager quoi que ce soit dans le corps. Grâce à cette concomitance, par l’entremise de son entreprise, mon fils avait permis de nombreuses avancées technologiques. Cependant, les lunettes à réalité augmentée lui posaient toujours problème. Il n’en était jamais satisfait. Il les voulait toujours plus sophistiquées, toujours moins encombrantes. Son but ultime était toujours de les rendre invisible.

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Moi qui trouvais déjà affreuse la manière qu’avait eu sa génération de naître un smartphone à la main, le pire était à venir. Plus le temps passait et plus les entreprises faisaient des progrès technologiques, la société de mon fils plus que les autres, en tête dans la course aux brevets. Les lunettes devenaient de moins en moins incommodantes et de plus en plus puissantes. Les gants sont petit à petit devenus de fines membranes à mettre sur le bout des doigts qui s’activaient par petites impulsions électromagnétiques. L’Homme commençait ainsi à se munir de biotechnologie et mon fils y contribuait à grands pas. C’est à peine si j’ose encore penser à tout ça. Moi qui trouvais toute cette technologie impropre à la nature de l’Homme, je devais faire face à mon propre fils, multimillionnaire et réel dieu dans le domaine. Certes son entreprise était pavée de bonnes intentions, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que cela n’apporterait que plus de chaos et de morts.

Comme tout bon fabricant, mon fils n’échappait pas à la règle de l’obsolescence programmée. Tous les 6 mois sortait une évolution de ses produits afin de rendre les anciens démodés. Ce ne pouvait être parfois que l’apport de nouvelles couleurs ou bien une modification légère du design, mais cela suffisait. Tous les 6 mois, des junkies de technologie se ruaient dans ses magasins afin de posséder le dernier joujou à la mode. Ainsi, les détenteurs des anciens produits devenaient instantanément has been. Eux qui un mois plus tôt inspiraient l’envie, n’inspiraient plus que le mépris.

Cependant, pendant que le marketing et la R&D faisaient leur travail, Mère Nature faisait le sien. En effet, les interactions verbales entre individus devenaient de plus en plus rares. Les mains occupées par l’écriture, les yeux obscurcis par les lunettes et les oreilles bouchées par les écouteurs, les personnes connectées ne voyaient plus les autres individus. Même lorsque les gens se rencontraient, ils n’enlevaient jamais leurs lunettes, par peur de louper quelque chose. Il était alors plus facile pour eux de communiquer via ce dispositif. Ceci n’avait pas échappé à mon fils qui avait alors créé une interface et un système spécial pour les gens se rencontrant dans la rue. Connectées aux réseaux sociaux et géolocalisables, les lunettes pouvaient avertir à combien de mètres se situait un ami et dans quelle direction. Ainsi, à l’approche dudit ami, la connexion pouvait s’effectuer automatiquement suivant des paramètres d’interaction avec les individus prédéfinis dans les réglages. Comme sur les téléphones de mon époque, on pouvait accepter ou refuser la connexion tout en indiquant un motif. Pour les réunions, une fenêtre de groupe s’affichait indiquant les participants, les messages et leurs heures d’écriture. J’ai ainsi pu apercevoir de nombreuses fois des personnes les unes en face des autres, sans expression, communiquer et rire sans ouvrir la bouche et sans même se regarder.

Les coquilles. Voilà comment je les appelais.  Et si par malheur les coquilles vous entendaient parler à quelqu’un d’autre, ils vous regardaient comme si vous étiez d’une autre planète, comme un paria, un rebus, et pourtant, sans autant de dégoût et de haine qu’aujourd’hui.

Ce changement s’imposa à nous quand mon fils mis au point l’invention qui défigura et déchira en deux la race humaine à tout jamais. Il avait enfin réussi son rêve, exterminer tout indice physique de technologie. Et par la même occasion, il avait réalisé mon cauchemar. Une technologie qui avait auparavant besoin de lunettes fut concentrée dans deux lentilles. Elles s’activaient grâce à l’ADN contenu dans les larmes permettant l’hydratation des yeux et suite à un scanner rétinien. Ainsi, il était impossible d’utiliser les lentilles de quelqu’un d’autre en cas de vol, tout comme pour les lunettes de mon époque. De toute manière, les lentilles étant totalement invisibles, les possesseurs ne subissaient plus aucune violence dans le but de les dérober. A l’époque, les détenteurs de cette technologie étaient obligés de tremper chaque soir leurs lentilles dans un bain catalyseur afin de les recharger.

createria-7H41oiADqqg-unsplashEt comme les lentilles étaient révolutionnaires, il fallait également une nouvelle façon d’écrire qui le soit aussi, remplaçant ainsi les fines membranes à déposer sur les doigts. Une fois de plus, je pensais que la population serait réticente mais bien au contraire, mon fils et son invention avaient été acclamés. Afin de pouvoir utiliser les lentilles correctement, les utilisateurs devaient se faire greffer des nano puces dans chaque doigt. Ses puces étaient équipées d’un système giratoire permettant d’interpréter chaque mouvement et contact nécessaires à la fabrication des syllabes. Plus performantes que les membranes, elles permettaient des mouvements moins marqués et donc moins repérables. Entre temps, mon fils avait séparé son département pharmaceutique et chirurgical pour créer une filiale spécialisée, Co27, grâce à laquelle il avait créé la technologie des implants. Mon fils contrôlait ainsi tout le marché à lui seul, sans la moindre concurrence.

Créateur de demande et approvisionneur des besoins, il avait le monde à ses pieds. Bien que de nombreuses personnes l’enviaient et ne lui voulaient donc pas que du bien, je ne craignais pas pour sa vie, mais bien pour la vie de l’Homme. Ces nouveaux produits ont fini la scission entre les riches et les pauvres. Les détenteurs de lentilles et d’implants ne parlaient plus du tout, sauf bien sûr très rarement, comme par exemple lorsqu’ils devaient parler à leurs parents, comme au vieux que je suis. Mais cela les rebutait, ils le faisaient plus par devoir que par plaisir.

Pour de nombreux scientifiques, ces avancées technologiques étaient la dernière évolution de l’Homme, l’évolution lui permettant de se démarquer totalement des animaux. L’Homme ne parlait plus. Ses sons gutturaux venant du fin fond de son être n’étaient plus. Car si les animaux étaient eux aussi capable de communiquer par les sons, ils en étaient incapables par l’écrit. C’est ainsi que pour eux, pâles copies de Darwin, l’Homo Scriptio était né, se séparant ainsi de ses dernières chaînes le reliant à l’animal. Mais tous les Hommes n’avaient pas accès à ce pouvoir. Ainsi, les humains qui communiquaient toujours par la parole, les parlants, comme ils les appelaient, étaient traités comme des animaux, des rebus de l’humanité. Nous n’étions que des Homo Sapiens, un maillon sur le point de disparaître, tels les Hommes de Cro-Magnon face aux Homo Sapiens avant eux.

Cette entrée a été publiée le 21 novembre 2019 à 12:12. Elle est classée dans Essais et taguée , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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