Dysphonie (partie 2)

Lien vers la partie 1

Quelques années plus tard, ma petite-fille naissait. Première génération de descendants des Homo Scriptio, elle ne déçut pas son père. Elle apprit très vite à utiliser l’écrit et le visuel comme moyen de communication, en particulier grâce aux imagiers numériques. Lorsque l’être humain est encore un bébé, son cerveau est malléable. Ainsi, l’aire du gyrus frontal, espace du cerveau dédié à l’écriture, s’était développé en conséquence chez ma petite-fille par rapport à l’aire de Broca, responsable de l’énonciation, qui elle s’était atrophiée. C’est donc tout naturellement que les spécialistes ont pu découvrir une disparition totale des cordes vocales durant l’année de ses 3 ans. C’est ainsi que cet organe avait disparu, comme une dent de lait, inutile, obsolète. Quelle tristesse j’ai ressenti en apprenant que je ne pourrai jamais converser avec ma petite-fille, que jamais je ne l’entendrai dire «  papy » et surtout, que jamais je n’entendrai son doux rire résonner à mes oreilles.

Etant encore trop jeune pour recevoir les implants et pour porter des lentilles, elle devait se débrouiller avec une technologie spécialement faite pour les enfants. Afin de dialoguer avec nous, elle disposait d’un petit écran portatif. Elle pouvait faire apparaître sur son écran le clavier de syllabes nécessaires pour la communication et ainsi apprendre les gestes qui allaient devenir communs pour elle. Cet écran pouvait également être relié aux lentilles afin que chacun puisse communiquer avec elle, sauf moi, bien entendu, qui refusait toujours de me soumettre aux lentilles et aux implants. C’est pourquoi mon fils gardait toujours pour moi des lunettes et des gants qu’il mettait à jour pour que je puisse dialoguer avec elle. Bien que cela n’avait rien d’un dialogue pour moi, c’était mon seul moyen de communiquer avec elle. Et bien que je n’aimais pas ça du tout, je n’avais pas d’autre choix que de me plier à la règle. Mon fils apprenait à sa fille, dès son plus jeune âge, la moindre chose sur les nouvelles technologies afin qu’elle puisse un jour prendre sa relève à la tête de Cobalt et de Co27, lui transmettant ainsi sa vendetta personnel sans s’en rendre compte.

Le cas de ma petite-fille ne fut pas isolé. De nombreux autres cas de disparition de cordes vocales ont été recensés. Mère Nature effectuait son œuvre. Ou plutôt, l’Homo Scriptio obligeait Mère Nature à effectuer son œuvre. Les scientifiques décrétèrent qu’à l’âge de 10 ans, le métabolisme des enfants était parvenu à un stade suffisamment avancé pour qu’il puisse recevoir les implants nécessaires à l’utilisation des lentilles. Une génération encore plus évoluée de l’Homo Scriptio, sa deuxième version, voyait le jour avec eux.

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Si la génération de mon fils connaissait encore le langage oral, c’en était complètement différent concernant celle de ma petite-fille. C’est pourquoi elle avait été élevée de manière à se méfier de tout être vivant provoquant du bruit avec sa bouche, étant donné que chaque son n’était maintenant plus que du bruit pour eux. C’est impressionnant à quel point l’Homme peut être arrogant et odieux. Les congénères avec qui l’Homme partageait quelques années plus tôt les villes étaient dorénavant traités comme des animaux, pire, comme des êtres inférieurs. C’est pourquoi, les Hommes encore dotés de parole étaient peu à peu évacués des villes par la police et par des milices armées. Comme pour les animaux, l’Homo Scriptio avait construit pour les parlants ce qu’il osait appeler des réserves. Cela ressemblait plus à des bidonvilles qu’à toute autre chose. Mais pour prouver sa bonne foi et son soi-disant respect de l’Homo Sapiens, il lui laissait le soin de s’occuper de la production agricole. Afin de pouvoir mieux manipuler l’autre race, les coquilles mettaient à la tête de chaque filière et entreprise un parlant qui n’était en fait qu’un pantin de paille dirigé par l’un des leurs.

Je me souviens très clairement de la révolution de 2058. Enfermés depuis 5 ans dans les bidonvilles, les parlants avaient pris les armes et s’étaient soulevés contre les coquilles. La rébellion n’avait même pas durée 2 mois. Les hommes qui s’étaient soulevés s’étaient fait anéantir. Afin que cela ne se reproduise plus jamais, les coquilles avaient pucé chaque individu des bidonvilles en tant que moyen de répression. Plus aucun faits et gestes ne leur échappaient désormais et ils pouvaient en plus grâce à cela contrôler la démographie des habitants.

Parqué dans les bidonvilles, banni des cités, pucé, commandé, l’autrefois si fier Homo Sapiens n’était plus que l’ombre de lui-même.

Vingt ans plus tard, ma petite-fille prenait les commandes des entreprises de mon fils, qui gardait cependant un siège au conseil général. Aimée et respectée pour ses choix et ses connaissances, elle dirigeait ses sociétés d’une main de fer dans un gant de velours.

Encore plus douée que son père dans le domaine biologique, elle ne cessait de développer Co27. Grâce à la nano médecine, elle avait été capable d’implanter dans le sang des Hommes des nano capteurs. Elle les avait ainsi reliés aux lentilles de son père afin de créer un dashboard médical capable de déterminer le bon fonctionnement ou non des organes en temps réel.

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Après avoir essuyé plusieurs échecs – nano capteurs éliminés par les globules blancs ou les reins – elle parvint à les faire accepter par l’organisme en les mêlant aux globules rouges, sans pour autant les endommager. Les nano modules étaient alors capables de rester dans le corps humain et de se reproduire. Une fois trop vieux, au bout d’une vingtaine d’années, ils étaient éliminés dans l’urine. Ainsi, chaque individu connaissait exactement en temps réel ce qui se passait dans son corps. Il était possible de voir si les poumons fonctionnaient à 100% pour les asthmatiques, si les reins filtraient adéquatement les déchets et régulaient bien les fluides organiques, la tension artérielle ou bien l’élimination du cholestérol et la décomposition de l’insuline dans le foie. En vérifiant toutes les constantes, la personne pouvait donc déterminer si oui ou non il y avait un problème. Bien entendu, le fait que tout soit relié aux lentilles permettait au porteur de communiquer son état à son médecin ou aux urgences dans le cas où quelque chose de grave lui arrivait, même dans le cas où il perdait connaissance. Le système fonctionnant comme une boîte noire, les médecins légistes pouvaient dorénavant assumer la cause du décès sans une once de doute.

C’est dans ce contexte que naquit mon arrière-petit-fils, sans corde vocale. Qu’avions-nous fait ? Lorsque j’appris cette nouvelle  de ma petite-fille – elle me donnait toujours des lunettes pour que je puisse voir ce qu’elle m’écrivait et se munissait d’un synthétiseur vocale qui traduisait chacun de mes sons en messages afin de pouvoir me lire – je sentis une sensation étrange dans mon bras gauche. Ou plutôt, je ne sentis plus mon bras gauche. J’eus à peine le temps de porter la main à mon cœur que mes jambes se dérobaient sous mon poids. Si j’avais été équipé des nano capteurs de ma petite-fille et des lentilles de mon fils, j’aurais pu voir s’afficher le message suivant : « ATTENTION ! CRISE CARDIAQUE. »

Cette entrée a été publiée le 1 décembre 2019 à 19:00. Elle est classée dans Essais et taguée , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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