Dysphonie (partie 3)

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Je me réveillais dans un lit d’hôpital, le bip du moniteur cardiaque était remplacé par un silence assourdissant. Un des murs de la pièce possédait un écran digital sur lequel apparaissaient toutes mes constantes vitales. Ainsi les médecins m’avaient injecté des nano modules afin de pouvoir me surveiller. Mon fils savait pourtant que j’étais contre.

Ma famille entra dans la pièce. Les nano robots avaient dû les avertir de mon réveil. Les messages défilaient sur le mur mais je n’y prêtais pas attention. Ils avaient beau me parler, la seule chose que j’entendais était leur silence. Excédé par leur attitude, je me saisis de la bouteille d’eau posé sur la table basse à côté de mon lit pour l’envoyer contre le mur.

— Je n’en ai rien à foutre de vos messages ! Je veux vous entendre !

Les visages devant moi parurent effrayés, comme s’ils n’avaient plus entendu de tels sons depuis une éternité. Mon fils fit alors sortir sa femme, sa fille et son beau-fils de la chambre. Il commença à pianoter sur son clavier invisible.

— Parle-moi ! Ai-je une fois de plus hurlé.

Il sursauta, laissa retomber ses mains et ouvrit la bouche. Mais aucun son ne sortit. Puis plusieurs secondes plus tard, finalement, il m’adressa enfin la parole, le front couvert de sueur.

— Papa. Je… Excuse-moi. Parler me coûte beaucoup. Ça m’est presque devenu impossible tellement cela me rebute.

Il avait tenu ces paroles sans me regarder, les yeux tournés vers l’écran, comme par réflexe.

— Que tu as changé mon fils.

Je vis ses yeux se remplir de larmes, se remémorant surement l’événement qui nous avait guidé à ce moment présent, l’origine de son acharnement, la genèse de nos maux.

— Tu ne vas pas aimer ce que je vais te dire mais tu dois y réfléchir.

— Je sais déjà ce que tu vas dire et…

Il se tourna subitement, des larmes coulant sur ses joues.

— PAPA ! Écoute-moi ! Me coupa-t-il. J’ai déjà perdu maman, je ne peux pas te perdre toi aussi. Je ne m’en remettrai pas. Tu es tout ce qu’il me reste d’elle. Cécilia a fait l’acquisition d’une société fabricant des greffons artificiels. Tu pourrais recevoir un nouveau cœur immédiatement et continuer à vivre le plus longtemps possible, à nos côtés. Je suis sûr qu’entre temps, la médecine aura encore évoluée.

Il avait prononcé ses paroles la voix chevrotante et s’était rapproché de moi pour me tenir la main.

— Guillaume. Je suis désolé… La mort de ta mère a creusé un fossé que je n’ai jamais réussi à combler mais…

— Papa.

— Laisse-moi finir s’il te plait.

Je m’étais redressé dans mon lit pour bien me retrouver en face de lui pour le regarder dans les yeux.

— Je ne te l’ai jamais dit, mais je suis fier de toi. Tu n’as jamais dévié de tes objectifs et tu as toujours cru en toi. Tu as fait ce que tu pensais être le mieux pour le monde entier, et il peut t’en être reconnaissant. Mais ce monde ne me ressemble pas, il n’est pas le mien. Je veux garder la dernière part d’humanité qu’il me reste. Cela fait bien longtemps que j’attends ce moment. A chaque fois que je mets le nez dehors je ne reconnais plus rien. J’ai 89 ans Guillaume. J’ai perdu tous les amis que j’avais autrefois et dorénavant les personnes qui me ressemblent le plus sont enfermées dans des bidonvilles en captivité pour gérer les produits agricoles dont vous avez besoin pour vivre. Il faut se rendre à l’évidence, je suis comme une voiture à essence, vétuste, dépassée, usée, je n’ai plus ma place ici.

— Mais…

— Guillaume, je t’en prie.

Plusieurs fois je vis mon fils faire non de la tête, comme en plein dilemme en son for intérieur entre la part de lui devant m’obéir et l’autre voulant me sauver à tout prix.

Il sortit alors de la pièce, les bras ballants, la tête dans les épaules, voûté, résigné.

*

Lorsque nous rentrâmes dans la chambre avec ma femme, ma fille et son mari tenant leur bébé dans ses bras, mon père, allongé sur son lit, se tourna vers nous et nous sourit. Pendant plusieurs secondes, je ne pus détourner les yeux de cet homme. Malgré son âge et les événements qu’il avait traversé, il avait toujours su rester fier. Je me demandais alors comment auraient été les choses si maman n’était pas morte. Le monde serait-il comme il est aujourd’hui ? Aurais-je été le même homme ? Quelqu’un d’autre aurait-il alors pris ma place pour en arriver où nous sommes ? Finalement, tout ça avait-il été de ma faute ?

Puis l’alarme du dashboard médical s’intensifia pour nous avertir de l’arrêt cardiaque, ce qui me fit sortir de mes pensées. Lorsque nous nous tournâmes vers l’écran pour l’arrêter nous pûmes lire :

« Je vous aime. Soyez heureux dans ce monde qui est le vôtre. »

*

Je me réveillais dans un lit, recouvert d’une couverture, dans une chambre qui ressemblait étrangement à celle que j’avais de mon vivant. Je ne croyais pas forcément à la vie après la mort, et même si je me demandais ce qu’il y avait après, je ne pensais en aucun cas que ça ressemblerait autant à ma vie passée. Et pourtant, je ne pouvais pas être encore en vie, mon cœur s’était arrêté. Cependant ma vue était excellente sans mes lunettes et je ne ressentais plus aucune douleur, que ce soit dans mes articulations ou dans mon dos. En fait, j’avais l’impression d’avoir retrouvé mes 20 ans, les meilleures années de ma vie. C’était peut-être ça la vie après la mort, revivre la période de notre vie que nous avions préférée, avoir une deuxième chance de passer ces moments agréables.

Finalement, la mort serait en fait une des plus belles choses qui me soit arrivée de mon vivant. Que j’avais hâte de la revoir. Depuis qu’elle était partie, je n’avais plus goût à la vie. Ne parlons même pas du monde que je ne reconnaissais pas et qui de toute façon ne m’acceptait pas non plus. Je gardais la tête haute pour mon fils Guillaume et pour ma petite fille Cécilia, mais je n’avais pas l’impression d’être de leur famille, comme si l’évolution nous avait séparés et qu’ils venaient me voir plus par devoir et sacrifice que par plaisir. Je dois avouer que j’éprouvais de moins en moins de plaisir à les voir. Chaque soir, je pleurais la mort de l’Homo Sapiens, la mort de mes semblables.

Oui, j’étais heureux d’être mort. Peu importait ce qui m’attendait maintenant, ça ne pouvait pas être pire que ce que j’avais vécu. Et pourtant, lorsque je regardais mes mains, elles étaient toujours autant ridées que dans mes souvenirs. J’avais du mal à comprendre ce que je vivais, si vraiment je le vivais. Mais en même temps, personne n’avait jamais pu expliquer ce phénomène. Même encore maintenant, malgré toute leur technologie, personne n’était revenu d’entre les morts pour nous expliquer ce qu’il avait vécu.

Je décidais donc de me lever et d’explorer plus en détail l’univers qui m’entourait. Et sans surprise, tout dans ma chambre était identique à comme je l’avais laissé avant de mourir. Mon costume du dimanche était bien sur son cintre, à l’extrême droite de ma penderie, après mes vieilles chemises. Un pantalon, un maillot et un pull étaient disposés sur le dossier de la chaise de mon bureau, comme si je les avais moi-même posés la veille pour mon réveil. Cela ressemblait tellement à la réalité que ça en était troublant. Et pourtant, comment aurais-je pu préparer mes affaires ?

Chose étrange, mes médicaments n’étaient plus dans le tiroir de ma table de chevet. Ils ne quittaient pourtant jamais cette place. Mais le fait que mes douleurs avaient disparues tendait à prouver que je n’en avais plus aucun besoin. Finalement, peut-être qu’il y avait un architecte qui construisait notre lieu de non vie en fonction de notre ancienne vie. Si jamais c’était le cas, cette personne avait alors jugé de l’inutilité de mon traitement et ne l’avait pas créé. Chose compréhensible, et même logique.

Allais-je finir par croire que Dieu existe, que quelqu’un était bien derrière tout ça ? Que même si, finalement, je n’avais jamais cru en Lui, surtout vu les tournures des événements lors de ma vie, Il avait voulu sauver un des derniers représentant des Hommes comme Il les avait créés. Auquel cas c’était un honneur pour moi. Toute ma vie je m’étais dit que les changements apportés à l’Homme n’avaient rien de naturel. Ils avaient voulu jouer à Dieu, s’étaient crus plus malins que lui. Mais rien ne les attendrait lorsqu’ils mourraient, même leur technologie ne pourrait pas les sauver. Que j’étais heureux d’être mort.

J’entendis des pas dans l’escalier menant au couloir de l’étage où se situait ma chambre. Si j’étais bien au Paradis, cela ne pouvait être qu’une seule personne, ma femme Hélène. Je m’empressais alors de me diriger vers la porte pour la surprendre sur le seuil. La main sur la poignée, je ne savais toujours pas ce que j’allais bien pouvoir lui dire, mais nous allions enfin pouvoir rattraper toutes ces années loin l’un de l’autre.

Lorsque j’ouvris la porte, j’aperçus sur le seuil mon fils. Mes yeux explorèrent le couloir dans l’espoir de voir apparaître ma femme, sans aucun succès. Quand soudain le mot « papa » apparu en face de moi, je compris enfin et laissais alors échapper un cri de silence.

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Cette entrée a été publiée le 31 décembre 2019 à 10:53. Elle est classée dans Essais et taguée , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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